Ce qu’un empereur romain malade avait déjà compris de votre douleur
Un homme a écrit, il y a dix-huit siècles, le texte qui inspire aujourd’hui l’une de nos meilleures façons d’accompagner la douleur chronique. Le même homme a passé sa vie à souffrir dans son corps. Ce n’est pas une coïncidence : c’est toute l’histoire que je veux vous raconter. Et pour moi, elle a commencé par un livre que je n’arrivais pas à lire.
Aux alentours de Noël, une amie m’a recommandé de lire un ouvrage : les « PENSÉES POUR MOI-MÊME », du célèbre Marc Aurèle. Elle m’a prévenu de n’en lire que trois pages à la fois, au maximum, et de ne pas m’en faire si certains passages m’échappaient. Pierre Foglia disait, dans une de ses chroniques, que de temps en temps il faut se forcer à lire des livres difficiles. Eh bien, celui-là aura été mon livre difficile de l’année : on transpire après une seule page.
Mais après une trentaine de pages, une surprise de taille m’attendait. Je me suis aperçu que Marc Aurèle est l’un des piliers de la philosophie stoïcienne, et que cette philosophie est le socle même de l’ACT, une approche psychologique que j’utilise avec mes clients depuis des années.
Un empereur qui avait mal
Mais qui était, au juste, cet homme? Vous l’avez peut-être vu mourir au cinéma sans savoir qui il était. Le vieil empereur du début de Gladiator, celui que son fils Commode étouffe pour lui voler le trône : c’est lui, Marc Aurèle. Ridley Scott en a fait un vieillard fatigué, malade, qui parle de la mort avec une étrange sérénité. Ce que le film ne dit pas, c’est que ce détail n’était pas une invention de scénariste. Marc Aurèle était vraiment malade. Et selon toute vraisemblance, il souffrait de douleur chronique.
Nous en savons plus sur sa santé que sur celle de presque tous les hommes de l’Antiquité, pour une raison simple : son médecin était Galien, le plus grand clinicien de son époque, qui a laissé des écrits. Le tableau qui s’en dégage est celui d’un homme à la constitution fragile, aux douleurs thoraciques et abdominales tenaces, à l’appétit incertain, au sommeil mauvais. Dans ses Pensées, il remercie les dieux de lui avoir accordé, jusque dans ses rêves, des remèdes « contre les crachements de sang et les vertiges » (I, 17). Galien lui prescrivait de la thériaque, une préparation qui contenait de l’opium; il en prenait assez régulièrement pour qu’on ait pu, bien plus tard, parler d’accoutumance.
Soyons prudents : on ne pose pas un diagnostic sur un homme mort en l’an 180. Les sources sont partielles, parfois flatteuses, et « constitution fragile » chez un auteur romain ne se traduit pas proprement dans nos catégories cliniques. Mais l’image d’ensemble est solide et largement admise : voici un homme qui, pendant des années, a vécu et gouverné et fait la guerre avec un corps qui lui faisait mal. Et qui, à l’aube, sous sa tente, avant le jour et ses combats, écrivait pour tenir.
Ce qu’il écrivait à l’aube
Ce qu’il écrivait, ce sont les « PENSÉES POUR MOI-MÊME ». Pas un traité, pas un livre destiné au public : des notes qu’il se rédigeait à lui-même, pour se rappeler comment tenir debout. Et ces notes sont devenues, dix-huit siècles plus tard, le texte phare du stoïcisme, cette école qui enseigne à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, à cesser de lutter contre ce qu’on ne peut changer, à revenir au moment présent.
L’ACT, ou le stoïcisme en blouse blanche
Reprenons cette surprise, parce qu’elle mérite qu’on s’y arrête. L’ACT, la thérapie d’acceptation et d’engagement, est aujourd’hui l’une des approches psychologiques les mieux appuyées pour accompagner la douleur chronique. Elle tient sur deux piliers.
Le premier est l’acceptation. Non pas se résigner, mais cesser d’épuiser ses forces à combattre ou à fuir ce qui est déjà là : la douleur, la peur, la frustration. Tant qu’on lutte de toutes ses forces contre la sensation, on l’alimente; l’accueillir, paradoxalement, desserre l’étau.
Le second est l’engagement : agir en direction de ce qui compte vraiment pour soi, ses valeurs, ses proches, ce qui donne du sens, malgré la présence de la douleur. Ne pas attendre d’aller mieux pour recommencer à vivre, mais recommencer à vivre pour aller mieux.
À ces deux piliers s’ajoute un réflexe que les stoïciens connaissaient bien : revenir au moment présent, plutôt que de se laisser emporter par l’anticipation du pire. Or tout cela, c’est du stoïcisme presque mot pour mot. Les fondateurs des thérapies cognitives citaient d’ailleurs explicitement les stoïciens; l’ACT en est le prolongement le plus récent.
Voulez-vous mesurer à quel point c’est proche? Écoutez l’empereur lui-même, dix-huit siècles avant nos manuels : « Si la douleur que tu éprouves vient d’une cause extérieure, ce n’est pas à l’objet du dehors que tu dois t’en prendre, c’est au jugement que tu en portes. » (« PENSÉES POUR MOI-MÊME », VIII, 47.) On croirait lire la première page d’un guide moderne de gestion de la douleur.
La boucle se referme alors d’une façon presque troublante. L’homme qui souffrait, cet empereur au corps douloureux qui prenait la plume avant le lever du jour pour ne pas céder, est aussi l’auteur du texte fondateur de la philosophie qui inspire, aujourd’hui, notre meilleure façon d’accompagner sa souffrance. Marc Aurèle n’a pas seulement enduré la douleur chronique. Sans le savoir, il a aidé à nous apprendre à la traverser.
Concrètement, par où commencer ?
Tout cela peut sembler abstrait. Voici donc, concrètement, ce que vous pouvez en faire dès aujourd’hui.
Du côté de l’acceptation, commencez par observer votre propre combat. La prochaine fois qu’une douleur monte, remarquez le réflexe : le corps se crispe, l’esprit proteste (« pas encore », « ça ne devrait pas être là »). Ce réflexe est humain, mais il ajoute une seconde couche de souffrance par-dessus la première. Essayez l’inverse : nommez simplement ce qui est là (« voilà la douleur »), relâchez les épaules, laissez passer quelques respirations lentes sans chercher à chasser la sensation. Vous ne renoncez pas, vous cessez seulement de tirer sur la corde. Et vos pensées les plus sombres (« je ne m’en sortirai jamais »), regardez-les passer comme la météo : ce sont des pensées, pas des verdicts.
Du côté de l’engagement, prenez un instant pour écrire ce qui compte vraiment pour vous. Pas des objectifs de performance, mais des directions de vie : être présent pour vos proches, retourner marcher dehors, reprendre une activité que la douleur vous a fait abandonner. Puis choisissez une seule petite action, aujourd’hui, qui va dans cette direction, à une dose qui respecte votre PID (le point d’inflexion de la douleur), c’est-à-dire le seuil à partir duquel la douleur commence à augmenter durant l’effort et où il faut moduler l’activité. Si marcher avec un proche compte, n’attendez pas d’être « guéri » : faites cinq minutes aujourd’hui, cinq minutes encore demain. Agir d’abord, à petites doses, vers ce qui compte : c’est le cœur même du pilier de l’engagement.
Pourquoi un kinésiologue fait de la psychologie
J’aime rappeler une chose à mes étudiants en kinésiologie. Vous travaillez avec des êtres humains. Un être humain qui a mal, ce n’est pas une articulation à réparer ni un muscle à renforcer : c’est une personne qui a peur, qui évite, qui a perdu confiance en son corps, qui rumine la nuit. Si vous ne voulez pas faire un peu de psychologie avec vos clients et vos patients, alors devenez bibliothécaires. La formule les fait sourire, mais elle est on ne peut plus sérieuse. On ne prend pas en charge une douleur chronique sans prendre en charge la personne qui la porte. C’est pour cela que l’ACT a sa place dans mon bureau, juste à côté des haltères et du vélo stationnaire.
La douleur n’est pas « dans votre tête »
Un mot, ici, pour éviter un contresens qui me tient à cœur. Parler d’acceptation et de psychologie ne veut jamais dire « c’est dans votre tête ». La douleur chronique est bien réelle. On sait aujourd’hui qu’elle correspond souvent à un système nerveux devenu hypersensible, la douleur nociplastique, où le signal s’amplifie et s’entretient de lui-même. Il n’y a là rien d’imaginaire, et l’affirmer serait insultant.
C’est d’ailleurs pourquoi l’esprit n’est pas le seul levier. Bouger ne fait pas qu’entretenir le corps; bien dosé, l’exercice apaise le système nerveux lui-même. Et c’est là que Marc Aurèle rejoint le kinésiologue que je suis : cet homme malade n’a jamais cessé d’agir, de gouverner, d’avancer. Agir malgré la douleur, c’est exactement le pilier de l’engagement, et le meilleur rempart contre l’évitement, qui, lui, aggrave tout.
Vous êtes en bonne compagnie
Alors si vous vivez avec une douleur qui ne passe pas, sachez-le : vous êtes en bonne compagnie. Un empereur, il y a dix-huit siècles, prenait la plume à l’aube pour apprendre à composer avec la sienne. Il ne cherchait pas à la vaincre par la force, mais à changer son rapport avec elle, tout en continuant d’avancer vers ce qui donnait un sens à ses journées. C’est, encore aujourd’hui, ce que la science de la douleur nous enseigne de plus précieux.
Marc Aurèle n’a pas attendu d’aller mieux pour vivre pleinement : il a continué d’avancer, et c’est souvent ainsi que la douleur s’apaise, parfois jusqu’à disparaître. Cette leçon a dix-huit siècles, et elle a survécu à son empire.
Si ces lignes vous parlent, et que la douleur chronique fait partie de votre quotidien, écrivez-moi. Il y a presque toujours un chemin.
P.-S. Pour ma part, il me reste une vingtaine de pages de mon livre difficile de 2026. Marc Aurèle m’aura fait transpirer jusqu’à la dernière ligne, et je l’en remercie.
Vous connaissez quelqu’un qui vit avec la douleur chronique ?
Parfois, un seul article au bon moment peut tout changer.
Transmettez-le.













